Un jour, une oeuvre : Whaam ! Roy Lichtenstein.

Whaam ! Roy Lichtenstein, 1963, 140 x 400 cm, Tate Modern, Londres

WHAAM !

Une onomatopée devenue signature du pop-art, qui jaillit en belles lettres jaunes, presque sonores, d’un zinc pulvérisé par les roquettes d’un jet de l’US Air Force. Il n’y a que dans les comic-book Américains de ce début des années soixante que les mots rugissent ainsi, que les explosions tuent après avoir poussé un ultime BAOUUUM et que les bandits meurent dans un OUTCHH épique.

Joyeuse Amérique, imprimant sa violence avec une candeur déconcertante dans des ouvrages pour enfants, au dos d’un paquet de céréales ou sur une bouteille de lait.

C’est ce qui inspire tant Roy Lichtenstein : cette nouvelle grande consommation couplée à l’esthétique des bandes dessinées, en plein « boum ». Transposant l’un dans l’autre, il concentre ainsi dans ses oeuvres deux aspects de cette culture de masse. Il en naît un stéréotype, trop criant pour ne pas être une caricature, trop coloré et lisse pour ne pas cacher des misères.

La composition est cinématographique: perspective immersive de l’avion, comme si le spectateur en était le pilote, fumée de la fusée destructrice, que l’on peut suivre de sa sortie du canon à son impact, comme on regarde tomber un couperet. Délectation de l’omniscience, du grand Dieu cinéaste qui permet aux bambins de rembobiner la mort, de dégoupiller des grenades imaginaires lorsqu’ils décapsulent un soda. Cette explosion florale sent la chaleur et le tomato Ketchup plus que la carcasse carbonisée. Le comic-book vous revêt d’héroïsme quand vous ne faîtes que somnoler dans un fauteuil club.

Whaam Roy Lichetenstein détails

La technique utilisée est celle de la bande dessinée, appliquée sur ce diptyque au grand format. Un trait noir pour contour, permettant un dessin rapide et rendant les formes sans avoir à passer par les nuances et les dégradés chromatiques. Une trame pointilliste, réalisée en peignant à la brosse à dent au travers d’une grille, donnant l’impression de ces BD tirées sur un papier grossier, dans un souci d’économie de l’encre. Des détails de fabrication devenus iconiques, un peu grâce à l’artiste. Et cette acrylique Magna, produit industriel à la texture si lisse,  apparue à la fin de la seconde guerre mondiale et tant appréciée de Roy Lichtenstein.

Il y a surtout ces mots, ceux racontant l’histoire, en des détails de gâchettes pressées, rendant l’anéantissement presque sexuel. Le WHAAM comme seule épitaphe, que l’on ne lit pas d’ailleurs, préférant nous le projeter bruyamment dans l’esprit, comme le fracas réel d’une tôle qui s’éventre. Le tableau est une reproduction d’une planche de comic-book (All American Men of War).

En haut, une planche de la bande dessinée Américaine All American Men of War. En bas, Whaam ! Roy Lichtenstein.

En haut, une planche de la bande dessinée Américaine All American Men of War.
En bas, Whaam ! Roy Lichtenstein.

Mais si beaucoup se sont servis de ce fait pour accuser Roy Linchtenstein de plagiat, c’est qu’ils n’ont justement pas compris la réalité de son art.

Lui même disait que plus ses oeuvres ressemblaient à leurs modèles, plus leur intensité dramatique était forte. Peindre le détail sur grand format le transforme en centre d’attention premier, le rend unique, cartellise les défauts de son message et de son traitement comme une loupe posée au dessus de la conscience des Etats-Unis, en révélant la composante fragile. L’artiste disait trouver cela humoristique : un diptyque composé d’un tableau tirant sur un autre, une bataille de salon, de musée, faisant traverser des roquettes au travers des murs pour infailliblement venir bombarder l’univers.

Si la guerre de Corée semble coller au contexte du tableau, la petite histoire est moins politique, plus pop et personnelle, justement plus tirée de l’imagerie d’un comic-book. Lichtenstein cherchait le repos dans sa maison de la banlieue de New-York, mais son voisin passait son temps à faire marcher sa tondeuse à gazon. Il peint Whaam ! comme un exutoire, matérialisant son souhait de torpiller son voisin.

Si l’anecdote montre bien les défauts d’interprétation, l’oeuvre n’en est pas moins cette projection d’une réalité masquée par une image à la mode. Montrer un combat aérien quand on souhaite juste clouer le bec de son voisin, n’est-ce-pas la même propagande que de dire « engagez vous contre le communisme » en racontant aux petits enfants les exploits d’un pilote prenant en chasse un appareil Asiatique?

C’est la force de cette imagerie : mettre le rêve au profit des aspirations du lecteur, lui apporter un message apparemment sans contexte, ayant donc la liberté de s’approprier n’importe lequel…
Des problèmes de voisinage à la Corée, entre les tueries lycéennes et les tableaux profanés, il semble que cette illustration trouve encore échos dans nos actualités. L’expression de la violence, quelque soit sa forme, peut s’apposer avec une légèreté colorée sur tous les esprits.

« Lichtenstein : a retrospective », du 21 Février au 27 Mai 2013 à la Tate Modern, Londres.

« Lichtenstein : rétrospective », du 3 Juillet au 4 Novembre 2013 à Centre Pompidou, Paris.

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