Un jour, une oeuvre : Johannes Vermeer, la leçon de musique.

Jan Vermeer, La leçon de musique, vers 1662-65, huile sur toile, 74,6 x 64,1 cm, Royal Collection St James 's Palace.

Jan Vermeer, La leçon de musique, vers 1662-65, huile sur toile, 74,6 x 64,1 cm, Royal Collection St James ‘s Palace.

La leçon de musique, peinte en 1663 par Vermeer est un tableau trompeur. Comme une belle femme, il offre ses charmes à l’œil qui le courtise patiemment. Les impatients ne parviendront pas à saisir la moindre note là où sommeille une symphonie riche et intimiste.

Le premier regard donne un parfum aphone à l’œuvre: aucune frontalité, les sujets sont lointains, faisant perdre l’atmosphère musicale de la composition. On est exclus des gammes, éloignés des arpèges par un dallage de marbre aussi riche que froid.

Distance sévère, de rigueur dans l’intérieur d’une riche famille. La jeune femme reçoit un enseignement complet: basse de viole à terre, professeur richement vêtu, marquant la mesure de sa canne avec la rigueur imperturbable des sanctions magistrales. Elle joue d’un riche instrument, un virginal, facturé peut être par la dynastie des Ruckers. C’est l’instrument des grands de ce monde, meuble d’apparat, objet d’art, signe ostentatoire d’une éducation pourtant si raffinée. Un tapis luxuriant, une lumière voluptueuse, s’étalant sur l’immensité de cette pièce dédiée à la musique.

Que dire de plus? Tant de choses pourtant…

Jan Steen, La leçon de clavecin, huile sur toile, 36 x 48 cm, 1660, Wallace Collection (London).

Jan Steen, La leçon de clavecin, huile sur toile, 36 x 48 cm, 1660, Wallace Collection (London).

Le thème de la leçon de musique n’est-il pas le plus enclin à des métaphores amoureuses? A des sentiments élevés par la mélodie vers une sensualité vaporeuse ?
Le nom de l’instrument provient du latin virga et renvoie aux verges de bois qui articulent le clavier. Mais la légende veut aussi qu’il provienne du son virginal qu’il produit et de l’usage apprécié de ce clavecin par les jeunes filles de bonne famille.
Un nom tout trouvé pour les amours platoniques, les songes légers des professeurs de musiques et de leurs protégées.
Souvenez-vous de Ludwig Van Beethoven et de Giulietta Guicciardi. Observez aussi le tableau de Jan seen (ci-dessous) « la leçon de clavecin »: le regard amoureux du professeur vers sa protégée, trahis par un tableau représentant une nymphe endormie veillée par un petit cupidon. Les clefs qui sont à égale distance des visages des protagonistes sont celles du rabat de l’instrument, mais elles renferment aussi les songes les plus courtois. Boucher, Fragonnard… tant d’autres ont su retranscrire dans cet enseignement une invitation des sens allant au delà de ceux de l’oreille simple.
Pas d’érotisme ou de sensualité dans la composition de Vermeer? Le miroir sur le mur du fond de la composition nous murmure pourtant certains secrets. Son reflet n’est pas celui de la réalité de l’instant. La jeune femme y a le regard tourné vers son professeur, là ou de dos pourtant, nous pouvons noter qu’elle est absorbée par le jeu de ses mains sur le clavier.
Omniscient miroir, traçant des fils d’or audacieux entre une jeune fille et l’objet d’un amour interdit.
vermeer la lecon de musique detail
La distance de la scène est déconcertante pour la représentation d’une ambiance musicale, mais n’est-elle pas respectable pour voiler de pudeur et de discrétion cette parade silencieuse? S’avancer un peu plus aurait été opportun. Déjà, notre présence semble figer l’action et bientôt ces deux regards se tourneront vers nous, profanateurs d’une intimité naissant timidement au travers de hiérarchies et d’ordres sociaux opaques.
« Musica laetitiae comes medicina dolorum » ( la musique source de joie et remède contre la douleur ) peut on lire distinctement sur le virginal. Une inscription polysémique, définition ouverte d’un amour interdit ou intriguant. De ces philosophies universelles à tous les égards, couvrant tout sans pourtant ne rien cibler?
Ne comptez pas sur Vermeer pour trahir ses modèles. Il semble que lui même soit scellé d’interrogation par ce reflet de miroir mystérieux. Une ubiquité que l’on pardonne à cette noble jeune fille. A la fois élevée concentrée et cœur distrait, elle garde son secret caché derrière de douces mélodies depuis bientôt quatre siècles.
Exposition « Vermeer et la musique », jusqu’au 8 Septembre 2013.
National Gallery, Trafalgar Square, Londres
+ 44 20 7747 2885
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