Un jour, une oeuvre : Keith Haring.

Keith Haring, Untitled, Septembre 1985, Glenstone, acrylique et email sur toile, 304, 8 x 457, 2 cm, Crédit Keith Haring Foundation.

Keith Haring, Untitled, Septembre 1985, Glenstone, acrylique et email sur toile, 304, 8 x 457, 2 cm, Crédit Keith Haring Foundation.

Keith haring, même sa signature porte aujourd’hui souvent en paraphe un petit logo « marque déposée ». Ce trublion binoclard voulait offrir de l’art à tous. Aujourd’hui mort, le triomphe de cette volonté se lit sur des t-shirt, des casquettes, avec la même insolence chromatique que dans les ventes aux enchères les plus prestigieuses. Pari réussi donc, comme bien des combats menés par la comète de l’art, se parant de l’underground trash des années 80 comme certaines icônes glamour se prélassent dans des draps de soie noire.

Cette toile n’a pas de titre et si elle devait en porter un, nous pensons qu’elle s’appellerait  « encyclopedie Keith Haring » car elle porte comme des stigmates pop, bien des leitmotivs de l’iconographie de l’artiste. Un condensé d’une imagerie saisissante car à la portée de tous, sans  jamais verser pourtant dans la facilité. Une composition débordante et complexe dans laquelle nous plongeons aujourd’hui.

En haut, une oeuvre de Robert Combas, En bas une fresque de Kenny Scharf.

En haut, une oeuvre de Robert Combas, En bas une fresque de Kenny Scharf.

Nous y rencontrons un monstre portant les multiples visages du pouvoir et qui moleste de ses langues un homme imperturbable. Cet être a toutes les facettes. Le traitement interne de ses lignes, toujours aux contours noirs, rappelle la nervosité musculaire des personnages de Robert Combas, avec lequel il fut exposé en 1984, tout en portant les traits des chimères de Kenny Scharf, son compère des premières heures.

detail keith haring mam

La télévision qui encadre sa bouche est l’un des symboles forts de Keith Haring qui, en avance sur son temps, s’inquiète du racolage télévisuel et du pouvoir omnipotent de l’avancée technologique. Le démon porcin porte dans ses mains une bible en flamme de laquelle émane des serpents menaçants. Ici c’est la position anticléricale qui est clairement exprimée. D’ailleurs au sol, une tombe aux allures de cerveau vient signer le pamphlet de l’asservissement de l’esprit. Tout ce qui émane de ce corps monstrueux est un paradis artificiel et castrateur comme les dollars qui rebondissent sur ce dos cambré, affichant sans honte une valeur « 0 ». Macabre danse des papiers du vice, rythmée par les langues qui viennent tuer la silhouette tatouée, Laocoon sacrifié des années 80. Il va périr, pour sûr, ce personnage torturé de tous les maux.

detail corps keith haring mam

Ce corps, c’est le bonhomme enfantin crée par Keith Haring, mais cette fois son traitement est plus marqué, plus tortueux, comme un écho aux peintures corporelles effectuées sur le chorégraphe Afro-Américain Bill T. Jones. Son sexe en passe d’être coupé est un écho douloureux au sida, qui ronge l’artiste et fauche cette génération de laborantins de la pensée libertaire sans aucune pitié.

Photographie de Bill T Jones

Photographie Tseng Kwong Chi – Keith Haring, Bill T Jones, Paul Kasmin Gallery, New York.

Les mouvements de cette fresque sont imprégnés par ces traits noirs et aériens, épousant les gestes comme des vautours suivent un animal malade. La fin est proche, la mise à mort sera un bûcher vaniteux élevé par les « biens-pensants », ces proxénètes de l’intuition, de l’art, de la vie. Mais le monstre ne portera pas sa victoire bien longtemps en triomphe, la chaîne bovine qui emprisonne sa narine nous rappelle que même les plus puissants sont les esclaves d’une hiérarchie de servitude.

Ce qui jette le chaos, périra dans le chaos. La mort a gagné le premier round mais 30 ans après, c’est toujours ce gosse de province qui distribue les uppercuts de couleur à nos rétines… que l’on ait 7 ou 77 ans, cette parenthèse d’art reste ouverte à chacun. On y puise sans jamais sentir de tarissement car si l’iconographie est répétitive, elle épingle des perspectives qui elles, se prolongent vers l’infini de nos humeurs.

Exposition Keith Haring, the political line, du 18 Avril au 18 Août 2013, Musée d’art moderne de la ville de Paris.

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