Un jour, une oeuvre : Au dessus de Vitebsk, Marc Chagall

Marc Chagall, au dessus de Vitebsk, huile sur papier, 1915-1920, 19,5 x 25 cm, Museum of Modern Art, Nyc.

Marc Chagall, au dessus de Vitebsk, huile sur papier, 1915-1920, 19,5 x 25 cm, Museum of Modern Art, Nyc.

Un carrefour blanc de neige, percé au milieu de pavillons modestes. Au loin une église orthodoxe, aux couleurs vives, contrastant avec la morne palette de cet environnement désert. Vitebsk. Que dire de cette ville, si ce n’est qu’elle est celle où naquit Marc Chagall? Peu de chose. L’attachement d’un homme à la terre qui l’a enfanté suffit à la compréhension de l’oeuvre. Au dessus de la ville s’élève un vieillard aux couleurs fauves mais ternes. Usé par le voyage, il ne freine jamais sa route, transportant son ballotin comme Sisyphe sa pierre. Qui est cet homme, donnant son titre à l’oeuvre et doué d’un pouvoir propre aux personnages du peintre: l’envol.

Il est une contraction de bien des personnages. Dans les textes Yiddish, le mendiant est celui qui « marche par dessus les villes », comme cet homme, littéralement clochard céleste, avant que Kerouac n’en imagine la noblesse. Il est une métaphore du peuple d’Abraham, réduit depuis des milliers d’années à l’errance. En 1914, date à laquelle le peintre réalise cette oeuvre, les Pogroms et persécutions contre les israélites sont une actualité apeurante. Ce sont ces cris de haine qui ont assombri le ciel, le gorgeant d’une pluie d’événements funestes à la précipitation imminente. Le peu de bleu qu’il reste aux nuées, faisant écho aux clochers, semble indiquer le chemin d’errance à suivre. Un héritage que l’on porte sur le dos, dans un sac, qui nous écrase autant qu’il nous permet de fuir les basses strates terrestres. Ce voyageur solitaire, à l’allure sortie tour à tour d’un Goulag et d’un roman de Tolstoi est aussi le prophète Elie. Voyageur prenant toutes les apparences, Chagall le fixe dans son imaginaire comme ce vagabond. Une casquette, une canne et un sac grossier comme seuls compagnons de route. Enfin on peut y voir une représentation du personnage légendaire d’ Ahaswerus, le « juif errant », ne pouvant perdre la vie car ayant perdu la mort.

Photographie d'Albert Londres, en couverture de l'édition de 1930 de son ouvrage " le juif errant est arrivé".

Photographie d’Albert Londres, en couverture de l’édition de 1930 de son ouvrage  » le juif errant est arrivé ».

Cette figure n’est-elle pas sublime et rayonnante, maintenant drapée dans sa grandeur tragique? Le feutre usé de la casquette, le bois grossier de la canne, la laine épaisse du manteau. Ces pièces sont un apparat de prince sans Royaume, des reliques pourtant plus brillantes que l’or qui éblouit, plus grandes que les palais qui gouvernent. Car cet homme porte la misère d’un peuple avec plus de noblesse qu’un souverain porte le manteau d’Hermine. Ce qui marque l’observateur attentif est le peu de rayonnement apporté par un personnage aussi céleste. Le deus ex machina est pourtant là. Un homme qui jaillit de derrière un clocher, comme un soleil levant s’extrait de la ligne morne de l’horizon. Cette mystique apparition ne devrait-elle pas réchauffer les pigments de la toile? Ne devrait-elle pas se faire annonciation d’un lendemain meilleur? Ne devrait-elle pas éclaircir le ciel en un geste divin, comme le patriarche ouvrant la mer rouge?

Au-dessus de Vitebsk 1914
Non. D’un vert éteint, le veillard errant balaye le ciel, sans jamais poser pied à terre. Fardeau de la foi dans la persécution du temps, prophète ou simple miséreux déployant ses ailes, il a pour seule arme l’exode. Au dessus de Vitebsk ou sur la terre ferme, autobiographique ou non, le chemin est sinueux et cette peinture semble aussi lourde que l’unique bagage de ce voyageur des vertiges.

Chagall, entre guerre et paix, Musée du Luxembourg, du 21 Février au 21 Juillet 2013.

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