Curiositas : Chapitre 3. La curiosité, penchant d’anonyme comme de prince.

Frontispice de Musei Wormiani Historia montrant l'intérieur du cabinet de curiosités de Worm.

Frontispice de Musei Wormiani Historia montrant l’intérieur du cabinet de curiosités de Worm.

Après avoir fait les honneurs (de façon non exhaustive) aux objets phares qui peuplent les cabinets de curiosités, nous ne pouvions clore ce sujet sans rendre hommage à ceux qui en sont les jardiniers :
Les curieux, ces cerveaux friands des ressources du globe, qui font d’une petite antichambre un univers condensé, un microcosme que seule la pression des murs empêche de cavaler librement.

Il y a eu de nombreux cabinets de curiosités célèbres, mais ils ont tous en commun l’insatiabilité unique des esprits qui les bâtirent. Souvent disparus à la mort de leurs créateurs, ces pièces ont la fidélité d’un compagnon de l’âme. Nés de passion, d’un pêché presque capital puisque premier degré de l’orgueil, les cabinets de curiosités vous ouvrent leurs portes.

Celui d’Ole Worm est l’un des premier recensé, au début du XVIIème siècle. S’il y en eu sans doute bien avant, celui-ci est le plus ancien dont nous ayons encore trace. Car cet humaniste de premier ordre, ayant passé sa vie à faire des études universitaires, fit illustrer son trésor dans le « Musei Wormiani historiae ». Célèbre pour sa collection de manuscrits précieux, les trésors de Worm furent intégrés à sa mort à celle du roi du Danemark Frederic III. Cette succession royale met en avant le « devoir » de tout bon monarque de posséder un riche cabinet de curiosités. Et puisque nous pouvons certifier que les souverains en était bien rarement les créateurs et gestionnaires, peu nombreux sont les « architectes » connus des cabinets royaux.

En France, néanmoins, il paraît évident que Buffon et Daubenton furent les plus grands bâtisseurs des collections de curiosité du Roi Louis XV, alors présentées au « jardin des plantes du Roi ». Buffon réalise d’ailleurs un inventaire de ce cabinet, aujourd’hui grand témoignage de la richesse et de la diversité de la collection. Il reste peu de cabinets de curiosités anciens et qui soient encore visibles.

Cabinet de Bonnier Mosson, peinture de Jacques de la tour.

Cabinet de Bonnier de la Mosson, peinture de Jacques de la tour.

Celui de Joseph Bonnier de la Mosson est l’un d’entre eux. Le personnage est sans doute la meilleure expression de la boulimie du collectionneur. Héritant d’une immense fortune, il la dilapide en curiosités, qu’il expose dans son hôtel particulier de la rue saint Dominique à Paris, et la fait représenter par le peintre Jacques de la tour. De telle sorte que malgré son aristocratie il ne peut parfois plus payer les impôts dus au Roi par sa charge. Ainsi à sa mort, son château est saccagé et sa famille ruinée. Sa collection est inventoriée par Edmée François Gersaint puis vendue aux enchères. Buffon en acquiert une certaine partie pour le « jardin du roi », encore visible aujourd’hui à  la médiathèque du Musée d’histoire naturelle. Contemporain de Bonnier Mosson, le cabinet du docteur Jean Hermann est lui aussi en partie reconstitué au musée Zoologique de Strasbourg. Ce sont ces hommes qui transformèrent le pêché de curiosité en institution des plus grandes cours Royales. Si ces cabinets étaient souvent fondés sur la zoologie exotique, les siècles apportant leurs lots de découvertes, les cabinets se firent de plus en plus éclectiques. Le XIXème les imprégnèrent d’occultisme, d’alchimie, les tendirent de velours noir, « d’origine du monde » à la Courbet et de récits du Marquis de Sade. Depuis, les cabinets de curiosités sont restés ainsi.

Redevenus des secrets, des fiertés conquérantes que l’on garde en retrait, précieusement et que parfois l’on montre, comme on exhibe des blessures militaires en de grandes occasions. Pour faire frémir les dames…pour faire rêver les hommes. Les plus beaux sont souvent anonymes. Notre regretté Gainsbourg fit du 5, Bis Rue de Verneuil, un immense cabinet de curiosités. Yves Saint Laurent, lui, dans son cabinet de camés et de coupes d’Augsbourg, collectionna les chefs d’oeuvres avec la frénésie de Bonnier Mosson.

Vue intérieure de l'hôtel particulier de Serge Gainsbourg - 5 bis rue de Verneil 75006 Paris.

Vue intérieure de l’hôtel particulier de Serge Gainsbourg – 5 bis rue de Verneuil 75006 Paris.

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