Curiositas: Chapitre 2. Homo homini lupus, la bête au centre du cabinet de curiosités.

Albrecht Dürer, Rhinoceros, 1515, gravure sur bois, 21,4 x 29,8 cm, British museum.

Albrecht Dürer, Rhinoceros, 1515, gravure sur bois, 21,4 x 29,8 cm, British museum.

La place de l’animal au centre des cabinets de curiosités vient de l’aspect très contemporain de son étude dans une forme poussée. Malgré le fait que la zoologie soit une science inhérente à l’homme vivant au contact des animaux, elle ne prend ses lettres de noblesses qu’avec la rigueur de ses études. Si certains traités, comme celui de Fréderic II du Saint Empire, rédigé au XIème  siècle, sont précurseurs d’une étude approfondie du règne animal, les bestiaires Moyen ageux, mêlant véracité et légendes sont nombreux. Ce sont ces ouvrages, ces croyances en une faune monstrueuse, qui conduisent indirectement les animaux dans les étagères des cabinets de curiosités.

Jusqu’à la Renaissance et sa poussée humaniste, la curiosité émane de l’extraordinaire, de l’exotisme, c’est le point de départ du cabinet : inviter l’intellect à contempler ce qui dépasse son entendement. La encore, le mythe est bien présent. Si le Rhinocéros d’Albrecht Dürer se veut très réaliste, beaucoup d’études sont menées sur des observations, des légendes de marins, que l’on croque sur leur description, de retour au port. Ce sont ces animaux, d’abords pris pour des monstres qui ont la meilleure place au sein du cabinet de curiosités.

Entrons dans le fabuleux reliquaire de la nature, dans le temple de l’écaille, de la plume et du pelage qui sous toutes leurs mises en scène sont des invitations à la métamorphose. Les ivoires bruts, c’est à dire non sculptés, sont en bonne place chez les Humanistes. Ces protubérances précieuses sont comme un témoignage guerrier d’une lointaine préhistoire, un glaive naturel, brandi comme un manifeste de l’instinct de survie.

Dents de nerval

Paire de dents de narval supportées par un lys en bronze doré, travail romain (vente Sotheby’s)

On trouve les plus beaux spécimens sur la défense d’éléphant ou sur la dent de Narval, véritables javelots massifs, aujourd’hui bien trop rares car exploités dans les attentes démesurées de l’homme.

La naturalisation, que ce soit par mise en bocal de formol, taxidermie ou montage ostéologique, est la science ayant permis la présence de ces animaux aux côtés de l’homme. Ces compagnons silencieux n’en sont pas moins sauvages, témoignants de leur vivacité jusque dans leur forme la plus éteinte. Un crâne d’ours vous fera plus frémir qu’un numéro de cirque mettant en scène ce dernier. Les animaux empaillés, tels qu’on les retrouve dans les musées d’histoire naturelle constituent encore, malgré leurs vulgarisations, une curiosité première. Il suffit de pénétrer chez Deyrolle, institution Parisienne unique, pour illustrer l’idée d’un cabinet d’amateur gargantuesque. On entre dans un zoo silencieux, d’une infinie beauté, rendant un vibrant hommage à la bête, quelle que soit sa taille ou sa noblesse.

Vue de la boutique de la maison Deyrolle, 46 rue du bac Paris.

Vue de la boutique de la maison Deyrolle, 46 rue du bac Paris.

Coupe nautile

Coupe nautile et monture en vermeil par Paul Solanier, Augsbourg, 1692-1697.

Les artistes ont de tout temps utilisé les matières animales comme médium d’art. L’ivoire sculpté est le plus courant, le plus noble est sans doute le nautile monté sur une coupe, spécialité d’Augsbourg au XVIIème siècle, dont Yves Saint Laurent était un fervent collectionneur. Ces coupes précieuses sont la révolution d’une matière animale non traitée mais exploitée et mise en avant comme centre de l’oeuvre. Leur nomenclature de métaux précieux sont un apparat au service de la beauté première de la coquille. Un témoignage rare, mettant en valeur la curiosité du coquillage avant tout.

Adel Abdessemed,

Adel Abdessemed, Taxidermia, 2010, 170 x 170 x 170 cm, David Zwirner Gallery.

Tessa Farmer, Little Savages, 2007, courtesy de l'artiste & Danielle Arnaud.

Tessa Farmer, Little Savages, 2007, courtesy de l’artiste & Danielle Arnaud.

Aujourd’hui encore les artistes contemporains savent mettre en scène l’animal, sa naturalisation, livrant des témoignages humoristiques, étranges, qui auraient pu s’insérer sans peine dans les cabinets de curiosités des siècles passés.

Le cabinet de curiosités où règne l’animal est une ouverture sur l’interrogation, celui de la vie dans sa dimension universelle, de ses règnes divers, où l’homme n’est plus qu’une race parmi tant d’autres, aux griffes plus acérées, aux instincts plus poussés. C’est aussi une ouverture onirique sur l’anthropomorphisme ou le zoomorphisme, selon l’orientation de notre pensée : la bête ressemble-t-elle à l’homme ou l’homme à la bête? Il faudrait décoder le langage animal pour que les deux intéressées de l’interrogation expriment leur point de vue.

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