Curiositas : Chapitre 1. A corps ouvert, des vanités à l’histoire médicale.

Michelangelo Merisi dit Le Caravage, Saint Jérôme écrivant, 1606, huile sur toile, 112 x 157 cm, Galerie Borghèse, Rome.

Michelangelo Merisi dit Le Caravage, Saint Jérôme écrivant, 1606, huile sur toile, 112 x 157 cm, Galerie Borghèse, Rome.

PREFACE
Objet d’art et art de l’objet

CHAPITRE  I
A corps ouvert, des vanités à l’histoire médicale.

S’il y a un objet qui est le plus représentatif du cabinet de curiosité, c’est l’homme en lui même. Ecorché, coupe anatomique, vanité… Ce qui nous est viscéralement lié aurait la qualité suprême de pousser à une introspection. Comment mentir à soi-même, à ce paradoxe d’une exhibition d’un « nous » intime et pourtant structurellement universel ?

Si le corps en mouvement est le don du ciel, le corps exposé est l’héritage de l’humaniste, ce père des sciences, patron jamais canonisé du chirurgien, de l’artiste, de l’étudiant et de l’anthropologue. Objets aux frontières du sacré et à l’esthétique ne pouvant échapper qu’aux misanthropes, nos abats, même de plâtre ou de résine, sont à considérer sous toutes les coutures.

Petite vanité en ivoire sculpté, Ancien travail, Flandres XVIIème siècle, Photo courtesy Pierre Bergé & Associés.

Petite vanité en ivoire sculpté, Ancien travail, Flandres XVIIème siècle, Photo courtesy Pierre Bergé & Associés.

La vanité est la curiosité principale. Le crâne était représenté avant même d’être étudié. Celui du premier homme, Adam, invitait déjà le croyant à la rédemption. Trônant au bas de la croix du Christ sur le Golgotha, il était notre condamnation pour le pêché originel. Les orbites creusés sur le néant, ce réceptacle à plus de conversation que lorsqu’il était de chair. De cette mâchoire édentée sort enfin la communion de notre esprit, les réflexions tangentes sur notre condition, l’immortalité de l’âme, la primauté de la nature sur toutes les créations humaines. Où que nous apposions notre signature, la vanité nous rappelle l’issue. Il n’est ni question d’humilité ni de narcissisme puisque tous les chemins mènent à elle. C’est là qu’est son pouvoir: être l’arrivée de tout sens moral plus qu’une diction « du » sens moral.

En vanité, il n’y a qu’interrogation. La réponse est l’acquis de ceux qui ont rejoint sa forme, inéluctablement silencieuse.

On l’expose généralement à la manière du Saint Jérôme du Caravage, sur un bureau, afin d’avoir toujours sous les yeux le sermon, l’image de la source de toutes nos pensées. N’est-ce-pas aussi la volonté de discussion qui place ainsi le crâne sur l’établis de l’homme ? Cette discussion de MacBeth, où l’on fait résonner des monologues existentiels dans les cavités d’un crâne, ainsi fait coffre fort de nos songes et angoisses.

A gauche, Juan de Valverde de Amusco, anatomie du corps humain, 1559, gravure, National library of medecine.A droite, Damien Hirst, Saint Bartolomew, Exquisite pain, bronze, 250 x 110 x 95 cm.

A gauche, Juan de Valverde de Amusco, anatomie du corps humain, 1559, gravure, National library of medecine.
A droite, Damien Hirst, Saint Bartolomew, Exquisite pain, bronze, 250 x 110 x 95 cm.

La coupe anatomique et l’écorché sont plus suggestifs, ils sont à la vanité ce que la peinture figurative est à l’abstraction. Nous passons du questionnement existentiel au questionnement moteur, du « que reste-t-il? » à « comment cela fonctionne-t-il? ». C’est sans doute la raison qui le fait plus rare dans les sujets artistiques. Les vanités furent souvent magnifiées ou représentées par les plasticiens de tout temps. L’écorché, lui, a une valeur plus médicale. Son intérêt n’en est pas moindre, simplement différent. L’amateur de curiosité choisira donc un écorché monochrome ou bien artistique, ancien ou contemporain comme le Saint Barthélémy de Damien Hirst, inspiré de l’écorché de Juan de Valverde.

Il y a aussi la coupe anatomique, bien plus anecdotique, n’ayant plus rien d’artistique si ce n’est dans un musée des horreurs, mauvaise caricature du cabinet de curiosité (tel le musée Fragonard de Maison Alfort, avec ses veaux à deux têtes, ses coupes de moutons à cinq pattes…etc.)

Certains artistes contemporains ont su détourner ce voyeurisme de laboratoire en appliquant la rigueur scientifique à leurs chimères. C’est le cas des oeuvres anthropomorphiques du très talentueux Walmor Corrêa, faisant des créatures de contes, des êtres suffisamment inscrits dans l’usage courant pour avoir droit à leur étude anatomique.

Walmor Corrêa, Capelobo.

Walmor Corrêa, Capelobo.

Que serait donc un cabinet de curiosité qui ne comporterait pas le plus grand inconnu, le bibelot le plus mystérieux des abysses aux sphères célestes: L’homme. Ce centre de tout est avant tout celui de son questionnement, celui de sa propre ignorance.

L’icône n’est-elle pas faite icône par l’unique prosternation de ses adorateurs?

Ainsi ramener à la simple curiosité, qu’elle soit médicale ou artistique, notre corps semble maintenant bien plus à sa place.

 ARTIMELESS