Un jour, une oeuvre : Dante et Virgile, William Bouguereau

William Bouguereau, Dante et Virgile, 1850, huile sur toile, 281 x 225 cm, c Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais.

William Bouguereau, Dante et Virgile, 1850, huile sur toile, 281 x 225 cm, Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais.

Dante Alighieri est amené par Virgile aux enfers. Ce dernier se divise en 9 cercles différents. Le 8ème est celui des escrocs, des cupides. Sous le regard stupéfait des héros, Gianni Schicchi l’usurpateur, mord au cou Capocchio l’alchimiste, dans une lutte sans merci.

C’est ce passage de la Divine comédie que peint ici Bouguereau, d’un trait noir et monumental qu’il n’emploiera jamais plus dans son oeuvre.

Ce tableau est un choc, il confronte le spectateur à une violence inconnue. Ce n’est pas une bataille glorieuse, un combat singulier entre Hussards, au sabre, ou dans le désordre d’une chevauchée héroïque.

Non. Ce combat est celui de damnés, habités par la folie des enfers, se roulant au sol comme des bêtes furieuses. Un combat ressemblant à celui de chiens bâtards. Les dents plantées dans la carotide, voilà comment les plus sauvages prédateurs mettent à mort leurs proies.

Le langage des corps atteint ici son paroxysme, il est un médium d’expression de l’extrême, sans regard pour la justesse anatomique. La musculature est soulignée dans des proportions irréelles, saillante et exhibée comme une arme que l’on pointe pour distribuer la mort.

Schichi a la chevelure rousse, signe d’hérétisme dans les bestiaires moyenâgeux. Son visage, aussi noble que cruel, se plante littéralement dans la gorge de son adversaire. C’est une lance, armée par un cou taurin, qui découpe, dévore, fait ruisseler les artères et se briser les os dans des fracas obscènes. Ses doigts, autrefois occupés à palper les pièces d’or, viennent maintenant s’enfoncer dans les côtes de Cappochio y imprégnant un stigmate diabolique.

William Bouguereau Dante et virgile, Détail

Son adversaire n’est pas une victime, c’est un partenaire de barbarie. La main qu’il brandit pour tirer les cheveux de son agresseur en est la preuve. L’un n’est rien sans l’autre et ce couple est condamné à s’entre-dévorer sans fin. Un cadavre ainsi que des personnages en arrière plan se livrant aux mêmes actes viennent souligner la banalité de cette scène dans le tourment des rives du Styx.

Dante et Virgile observent l’horreur. Le peintre les représente dans une attitude de recul, celui de l’esprit raisonné face aux vindictes barbares.

Bouguereau, artiste plusieurs fois refusé au Salon officiel, semble ici singer l’académisme de ce dernier. Comme le veut la tradition picturale classique,  il divise son tableau entre un espace haut, celui du spirituel, et un espace bas, celui du temporel.

Mais le personnage occupant le registre supérieur est un démon ailé, regardant paisiblement la scène, tel un vautour fantasmant une hypothétique charogne où venir couvrir ses plumes de sang et de miasmes. Ainsi la scène de combat cannibale est comme portée en éloge par son environnement et la composition du tableau. Le diable arbitre les coups, la lumière blanche et crue frappe le corps des damnés. Dante et Virgile, pourtant seuls détenteurs de la morale, sont nimbés dans une obscurité marquant le caractère repoussant du spectacle qui s’offre à eux.

William bouguereau, Dante et virgile, détail ciel

Au fond, un ciel rouge, apocalyptique, décrivant par ses nuances des fumées angoissantes. Si l’on pressait ces nuages, il en coulerait du sang à en irriguer la terre jusqu’en son sein.

Bouguereau signe ici un manifeste du « romantisme noir », de l’esthétisme sulfureux. Le tableau nous attire honteusement, nous, gens civilisés, ne pouvant pourtant pas détourner notre regard de cet affrontement morbide. Ne culpabilisez pas, Virgile et Dante eux mêmes semblent hypnotisés.

Si cette scène est fantastique, il suffit de l’inscrire dans le demi-siècle de sa création pour en comprendre la violence et y saisir une critique bien contemporaine. Prêtez l’oreille aux récits des guerres Napoléoniennes, des révolutions de 1830 et de 1848. N’y entendons nous pas gémir la même horreur, une barbarie qui n’est pas que l’apanage des tréfonds infernaux. L’art est apolitique… mais ce déhanchement tribal est apposable à toutes les époques.

Exposition « L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst »,
Musée d’Orsay, à partir du 5 Mars 2013.

ARTIMELESS