Un jour, une oeuvre : Le voyage légendaire, Paul Delvaux.

Paul Delvaux, le voyage légendaire, 1974 , huile sur toile, marouflée sur panneaux, 13,12 m x 4,40 m. Estimée de 1 à 2 million(s) d'euros. Gros et Delettrez, le 10 Décembre. Crédit photo Gros et Delettrez

Paul Delvaux, le voyage légendaire, 1974 , huile sur toile, marouflée sur panneaux, 13,12 m x 4,40 m. Estimée de 1 à 2 million(s) d’euros. Gros et Delettrez, le 10 Décembre. Crédit photo Gros et Delettrez

C’est une œuvre monumentale, aux dimensions des peintures historiques neo-classique, des fresques pompéiennes aux charmes immortels. 13 mètres sur 4. Un format panoramique, étiré comme la colonne vertébrale de la grande odalisque d’Ingres. Une œuvre qui se lit plus qu’elle ne s’observe, dans un silence figé, de ceux qui naissent sous le pinceau de Paul Delvaux.

L’artiste peint cette fresque en 1974, aidé de quatre assistants, il faut dire qu’il est alors âgé de 77 ans. C’est le mécène Jacques Nellens qui la lui commande, pour orner son casino de Chaudfontaine. Si la muséologie peut rougir d’une telle destination, il semble que le bruit feutré des jetons sur les tapis verts n’ait pas entamé la mystérieuse fraîcheur de l’œuvre.
Elle est une histoire, un condensé des thèmes forts du peintre, que l’on pourrait lire de droite à gauche, un « voyage légendaire », onirique, peuplé de femmes à la beauté froide. Elles glacent, de leur sévérité hautaine, le sang de ceux qui s’aventurent à observer avec trop d’insistance leur peau aussi nue que diaphane. Gorgones modernes, il faut pourtant les défier pour apprivoiser cette peinture…un combat qui en vaut la chandelle.

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Il y a d’abord cette gare, dont les marches sont descendues par des personnages féminins, étroitement corsetés. Les stations ferroviaires étaient un thème de prédilection du peintre, dans toutes ses périodes picturales, aussi bien post impressionnistes, expressionnistes et surréalistes. C’est un symbole masculin, d’un univers noir de suie, de mécaniques lourdes et bruyantes, s’actionnant dans des contractions de biceps d’hercules de foire. Une invitation au voyage exprimée par le fracas, le sifflement d’une locomotive, le rail métallique étiré vers l’infini comme une ligne d’horizon. Ces femmes qui descendent l’escalier n’ont qu’à traverser la voie pour rejoindre le second univers du peintre. Elles se dévêtissent pour devenir ces nymphes, s’inscrivant avec érotisme et harmonie à cette nature dense, digne des contes initiatiques de Charles Perrault.

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La femme est l’expression de toutes les contradictions de Delvaux. Humaine et pourtant d’aspect hiératique, attirante et pourtant si froide, en mouvement et pourtant toujours figée. Elles sont le refoulement du peintre, éduqué sous l’égide de sa mère, dans la crainte du sexe opposé. Si elles s’inscrivent dans un décor précis, elles paraissent néanmoins absentes de cette réalité géographique. Ainsi elles ne sont jamais en communication avec les autres personnages. Chacune de ces femmes sont des figures uniques, indépendantes. Elles sont des histoires dans l’histoire, déplacées dans des environnements dont elles semblent ne pas avoir conscience.
Ces deux mondes se côtoient sans pourtant se mêler. La lune, comme toujours dans les toiles de L’artiste, est l’arbitre de cette immobile chorégraphie. Impunité des nuits sombres, que les symboles de Monsieur Delvaux viennent hanter. Figés… Nous le sommes aussi devant ces 57 mètres carrés, étirés en longueur et pourtant si condensés de surréalisme hypnotique.

Paul Delvaux, Le voyage légendaire, proposé aux enchères par l’étude Gros & Delettrez, Drouot. Estimé 1 à 2 million(s) d’euros. N’a pas trouvé acquéreur.

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