Un jour, une oeuvre : Le grand masturbateur, Salvador Dalí

Salvador Dalí, le grand masturbateur, 1929, huile sur toile, 110 x 150 cm, Musée Reina Sofia, Madrid

Cette peinture exécutée par l’artiste catalan en 1929 est la représentation la plus dédiée au personnage du « grand masturbateur ». Il apparaît avant dans les premiers jours du printemps et dans d’autres œuvres postérieures mais jamais il n’a été plus avancé que dans cette toile. Quel est donc ce visage bistré, plus roche qu’il n’est homme?  Planté dans un sol d’Onyx avec la même persistance qu’il est une obsession à l’imaginaire du peintre. Un autoportrait, un élément paranoïaque comme Dalí en a tant?

Évoluant au sein d’un espace manichéen, simple opposition entre ciel et terre dans ce qu’ils possèdent de plus bleu et désertique, ce roc a l’allure d’un vaisseau fantôme. Il est immobilisé dans le sol, vestige volcanique d’une lubie artistique, parcouru de chimères et de monstres rampants.


Le grand masturbateur est ce visage, aux cils démesurés, au nez qui aurait fait rougir jusqu’au Cyrano d’Edmond Rostand. Ce roc anthropomorphe est inspiré d’un rocher du cap de Creus dans lequel Dalí a cru se reconnaître. C’est donc lui ce grand masturbateur, affichant avec bravade son onanisme ? Il semble que oui. Dalí ne connaissait avant sa rencontre de Gala, qu’une vie sexuelle limitée aux plaisirs solitaires. L’arrivée à Port Lligat le renvoie selon lui à cette enfance, ces années complexes et riches en découverte du soi.

Cet édifiant visage se prolonge en une architecture modern style qui finit de le clouer au sol. Un buste de femme florale et un bas de corps d’homme, aux attributs prononcés, émergent lascivement de cet ensemble. Elle semble attirée par sa virilité dans un élan inexorable, des veines striant son visage comme un marbre sulfureux: rappel de la mode espagnole du début du siècle, où les femmes soulignaient au crayon bleu les veines de leurs aisselles, comble de l’élégance, mignon péché de coquetterie. L’élévation du songe érotique est empêchée par les pierres et coquillages qui lestent cette protubérance monumentale. L’homme a les jambes éraflées, sanguinolentes, rappel du sort d’Onan comme l’est la gueule de Lion, cerbère vengeur de la semence perdue à jamais. Une immense sauterelle a élu domicile sur cet édifice allégorique. Cet insecte, que Dalí avait en aversion, est en putréfaction comme le montre les fourmis qui parcourent son abdomen.

Un hameçon vient enfin orner ce monument, coincé dans les cheveux, rares mais coiffés, de ce masturbateur. Pauvre oriflamme qui rappelle que ce visage ressemble aussi étrangement à un poisson lune dont la physionomie intriguait l’artiste. Au sol, trois personnages semblent retracer l’histoire de son père. Un homme tenant dans ses bras une femme, déjà morte et putréfiée (référence à la mort de sa mère), cet homme marche ensuite seul vers l’horizon( le père de Dalí se remarie avec la soeur de son épouse mais l’artiste n’acceptera jamais cet union) et en minuscule, presque invisible se dessine un couple, un homme et un enfant : Le peintre et la figure paternelle sans doute.

Dalí écrase dans cette œuvre son histoire familiale dramatique, du visage de sa fierté sexuelle. Les fantômes de son enfance qui déambulent dans ce désert ne voient pas cet imposant masturbateur. Il est la figure triomphante qui vient pourtant les écraser, monstre d’un royaume narcissique, aux plaisirs autosuffisants et sources d’inspiration. Madeleine de Proust, devenue obsession, le grand masturbateur laisse planer l’ombre de son spectre tout au long des œuvres de Salvador Dalí. Support de montres molles ou d’autres délires oniriques, il semble ne connaître aucune catharsis. Toujours présent, déguisé, inquiétant…

Exposition Salvador Dalí au Centre Pompidou, jusqu’au 25 Mars 2013.

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