Un jour, une oeuvre : La guerre, Henri Rousseau dit le Douanier

Henri Rousseau, dit le Douanier, La guerre, vers 1894, huile sur toile, 144 x 195 cm, Crédit RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

L’art en guerre…

Henri Rousseau, en grand adepte du spiritisme, tendait à croire que son pinceau était guidé par une entité supérieure. Si cela est le cas, quelle déesse vengeresse est donc commanditaire de cette œuvre troublante? Athena? Bellone?
Ce qui est certain, c’est que le douanier Rousseau sublime ici son art, car la naïveté de la composition n’est rien au regard du sens de la gravité du thème, du rythme et de l’esthétique outrageuse de cette peinture.

La toile présente un personnage féminin, enfant terrible qui bat la campagne sur une monture noire que rien ne semble pouvoir arrêter. Cavale de Diomède, piétinant les corps inertes, dévorant la vie, qu’elle soit humaine ou végétale. C’est cela la guerre? Une vague noire et destructrice? Peut-être bien.
Le traitement naïf, propre au mouvement éponyme dont le peintre est fondateur, porte ici à la confusion la plus totale : une création d’apparence approximative peut-elle imprégner tant d’inquiétude à l’observateur?  Mieux, cette naïveté décuple l’absurdité inquiétante du thème.

La jeune fille est ainsi un paradoxe physique jusqu’à là jamais osé. Elle est placée de telle sorte que l’on ne saurait dire si elle chevauche en amazone ou court aux côtés de sa monture. Elle tient son épée dans un exercice de contorsion impossible, comme un enfant trébuchant face à l’utilisation d’un objet nouveau et inconnu. Serait-ce le but recherché par le douanier Rousseau? Cette enfant serait-elle la vie, comme le suggère la blancheur virginale de sa robe? Une allégorie de cette vie, qui , forcée par la bétise humaine, reprend malgré elle et avec maladresse ce qu’elle est censée protéger et offrir au monde.
Ceci expliquerait au moins qu’elle ne puisse faire corps entièrement avec son étalon dévastateur. Ce dernier galope sans interruption, un mur n’arrêterait pas sa fougue. La gueule baissée, il n’est lui aussi qu’un employé de la machine infernale qu’est la guerre. Le seul coupable, c’est l’homme et une fois au sol, ce dernier ne maîtrise plus les monstres qu’il a invoqué.

Nous sortons du traitement ordinaire de la guerre. Pas d’uniformes pour délimiter camps et origines des protagonistes, ce qui signifie aussi: pas de vainqueurs possible. Nous sommes tous victimes, nus par milliers, jonchant le sol jusqu’à ce que nous soyons poussière. La vraie naïveté est ici d’ignorer que rien n’échappe à la guerre. Même la végétation, que le douanier Rousseau représente généralement avec une luxuriance étonnante, est ici morne et syncopée. Elle n’englobe plus la composition, n’est plus le théâtre de l’événement mais la victime du thème, au même titre que tout ce qui peut refléter la vie. Le ciel, lui aussi, semble tomber en des couleurs d’appocalypse.
Les corbeaux se repaissant du charnier semblent être les seuls bénéficiaires de cette horreur. Il n’y a donc que les charognards pour tirer partie de ces situations ?

Ce qui étonne beaucoup, c’est l’efficacité du rythme malgré la figuration naïve. En réalité, ce dernier est sublimé par trois dimensions d’intensités différentes.
Tout d’abord la vitesse, suggérée par les 4 fers du cheval qui fendent l’air et la course de la fumée de la torche imprégnée dans le ciel. Vient s’opposer à cela l’immobilité, marquée par les morts qui jonchent le sol et par la végétation. Enfin, une idée de lenteur nuance ces extrêmes et apporte un équilibre à la composition: le funeste ballet des corbeaux sur les corps étendus.

Henri Rousseau dessine ici les atrocités de la guerre en une allégorie terrible. Cette symbolique sera bientôt imprégnée dans les charniers de 14-18 comme une réalité que personne ne pourra plus ignorer. Et l’histoire, comme un éternel recommencement fera toujours cavaler ce couple sombre, de par le monde et les âges. Les tableaux traitant la guerre  la montrent comme un exercice grave et sérieux, un exercice d’hommes médaillés et dans la force de l’âge. Comme les gueules cassées, cette enfant révèle les réalités honteuses, de celles qui sont enfouies sous des airs de fanfares et le glas des clochers.

Exposition L’art en guerre, France 1938-1947, de Picasso à Dubuffet, Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, jusqu’au 17 Février 2013.

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