Un jour, une oeuvre : Décor, Adel Abdessemed

Adel Abdessemed, Décor, 2011-2012, Fil de fer barbelé, Quatre éléments de 223,5 x 174 x 40,6 cm chaque, Collection Pinault Foundation, Courtesy Abdessemed & Zwirner Gallery, New York

Quatre christs, formés d’un enchevêtrement de fils barbelés. Impressionnant cortège, porte parole d’une passion contemporaine qui peut encore s’exprimer par l’art, qui DOIT encore s’exprimer par l’art.

Nous sommes face à l’œuvre d’Adel Abdessemed. Réalisée selon les canons du retable d’Issenheim pour les cinq cents ans de ce dernier, l’œuvre est une juste continuité du travail de Matthias Grünewald. Ces quatre Christs  sont le terrible héritage d’une religion faite de codes millenaires. La passion est ainsi la même qu’il y a 2000 ans, mais le medium du barbelé la projette dans notre actualité. Comme si le prophète exécutait ici un second sacrifice pour le salut de nos âmes, plus froid et violent que jamais, car notre époque se veut prodigue en la matière.
Ce qui est efficace ici, c’est la différence d’intensité qui émane de l’oeuvre selon le regard adopté.
De loin, ce qui marque le plus est l’idée d’une extraordinaire noblesse. On ne voit que 4 christs monumentaux, brillants de reflets argentés. Œuvre de Lumière qui bascule lorsque l’on s’en approche afin de ne plus se concentrer que sur une pièce de l’ensemble.

Adel Abdessemed, Décor, 2011-2012
Détail d’un christ

C’est à ce moment qu’apparaissent les barbelés, nous découvrons alors les obscurs pixels d’une image autrefois bien trop nette. La souffrance est bien là, si lancinante que nous n’oserions même pas caresser la relique. L’œuvre redonne, ainsi que le retable d’Issenheim, son sens premier à la passion : un homme sacrifié sur l’autel de la violence de ses semblables, dans le but de les éclairer. Comme si nous en avions trop vu, les crucifix sont entrés dans notre conscience commune. Œuvres de bois ou d’ivoire, lisses et précieux, ils nous évoquent le culte, sans plus nous rappeler son douloureux accouchement. La piqûre de rappel est bien là, elle nous confond même un peu. Efficacité du but introspectif premier de ces objets de foi.

Adel Abdessemed, Décor, 2011-2012
Détail d’un christ. Crédit Patrick Hertzog

Ces christs semblent en constante contraction musculaire. On a l’impression que la moindre tension d’un des fils qui les composent ferait jaillir sang et eau. Pareils à des écorchés de médecine, ils dévoilent sans pudeur la douleur qu’ils endurent. On lit sur ces visages lourds et tranchants plus d’un cri silencieux. Matthias Grünewald avait réussi à mettre la couleur au service de cette idée de souffrance : peau verdâtre, à la limite de la décomposition, sang d’un rouge inquisiteur, noirceur générale de la composition. Abdessemed, lui, réalise la prouesse de l’évocation d’une souffrance monochrome.

Pas de sang, de miasmes ou de ciels cataclysmiques. Juste des barbelés, à eux seuls porteurs des violences de notre époque et de son lot quotidien de martyrs : prisons, tranchées, checkpoint dans le désert… Nous les regarderons maintenant avec une crainte moins ordinaire et les crucifix avec un respect plus certain. Que l’on soit croyant ou non, il y a des majestés que l’on ne peut ignorer.
Adel Abdessemed nous livre l’une d’entres elles.

Exposition de Adel Abdessemed « Je suis innocent » au Centre Pompidou, jusqu’au 7 Janvier 2013.

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